«Un homme ne va jamais aussi loin que lorsqu’il ignore où il va.»
Robert Musil
L’homme sans qualités

S’il est difficile de parler de sa peinture, il est encore plus ardu d’écrire à son sujet. Art secret entre tous, la peinture n’a pas à expliquer ses intentions et ses états d’âme. J’ai donc choisi d’écrire davantage sur ma démarche que sur les tableaux eux-mêmes.

J’ai toujours été convaincu que la sincérité d’un artiste réside dans le fait de se laisser mener, sans savoir où. J’accepte de ne pas connaître à l’avance le visage de l’oeuvre qui surgira de cette mêlée confuse et contradictoire qui découle du geste de peindre. Ma peinture évolue d’abord dans l’inconscient et toute nouvelle forme s’impose, avant même que je puisse en prendre conscience clairement. Je crois à l'existence d’une mémoire collective où résiderait en chaque homme toute l'expérience humaine, les mythes, légendes, rites, gestes et instincts primitifs. En cours de travail, je tente d’écarter la raison pour retrouver la magie de l’intuition, afin que l’âme guide la main. Je ne réfléchis que sur l’oeuvre terminée.

J’essaie de retrouver dans mes tableaux une présence insolite, de créer un état de fascination. La peinture est mon outil de connaissance, d’élaboration d’une conception du monde et de la réalité. Cette réalité, chose lointaine, qui ne s’approche qu’avec une infinie lenteur et qui se présente sous forme de symboles. La peinture m’aide à donner un sens à la vie, elle me permet de contempler le monde en état de grâce, de respirer dans un monde parfois irrespirable.

Ce que je souhaite conquérir avec humilité, dans mon travail, est beaucoup plus que l’effet visuel seul, ce qui n’est pas suffisant, mais bien une nouvelle forme de sacré. J’essaie dans chaque tableau de retrouver ce sentiment mystérieux d’une transcendance,  d’une présence «autre».

Ma peinture n’est pas anecdotique, elle n’est pas au service de l’histoire ou de toute autre cause, si louable soit-elle. Elle veut se situer en dehors du temps, au-delà de ce temps qui détermine trop notre perception de la réalité. Un peu d’éternité...

J’ai toujours comparé mon travail à l’atelier avec celui de l’alchimiste qui, par la fusion de techniques chimiques gardées secrètes et de spéculations mystiques, tendait à la réalisation du «grand’oeuvre». L'expression «vitriol», associée par erreur à un poison, cachait une vérité bien plus profonde et dont les lettres constituaient le credo des initiés, à savoir «visita interiora terrae rectificando invenies occultum lapidem»  ou «explore tes entrailles et tu trouveras la pierre cachée».

 

CLAUDE MAURER
1er juillet 2009